Le Mali a posé les premières pierres de sa souveraineté numérique mais n'a pas encore bâti l'architecture stratégique pour affronter la révolution de l'intelligence artificielle. C'est le constat sans complaisance que dresse Tidiani Togola, fondateur de la fondation Tuwindi et expert en gouvernance numérique, dans un entretien accordé à Mali Actu et publié le 23 octobre 2026.
« Le Mali n'est ni absent ni prêt. Nous sommes au début du chemin », résume l'expert, alors que le pays dispose d'atouts réels, du Centre d'intelligence artificielle et de robotique inauguré à Kati aux outils de détection de désinformation développés par des ingénieurs maliens.
Des pierres posées, une architecture manquante
Sur le plan des infrastructures, l'État malien a accompli des efforts substantiels. Le site de Kati du Centre d'intelligence artificielle et de robotique du Mali (CIAR-Mali) a été inauguré, et un Data Center national certifié Tier III est désormais en service. Ces réalisations, Tidiani Togola les reconnaît et les salue. Elles rappellent que notre pays n'a jamais attendu l'extérieur pour penser ses propres outils.
La jeunesse malienne, elle non plus, n'attend pas la permission. La communauté MALIBA-AI et RobotsMali modélisent nos langues nationales, le bambara, le bomu, le dogon, le songhaï. La fondation Tuwindi a mis au point Wuya, une technologie de détection de la désinformation. Voilà des bâtisseurs qui honorent la lignée de ceux qui, de Modibo Keïta à Thomas Sankara, ont affirmé qu'un peuple qui ne maîtrise pas ses instruments de pensée reste sous tutelle.
« Nous avons posé les pierres, il manque l'architecture », alerte cependant l'expert. Car les lacunes structurelles demeurent lourdes. Le Mali n'a toujours pas publié de stratégie nationale de l'IA, alors qu'une quinzaine de pays africains l'ont fait. La loi sur les données personnelles date de 2013, bien avant l'avènement de l'IA générative. Seuls 35 % des Maliens ont accès à internet, à un coût élevé, et plus de la moitié de la population vit encore sans électricité.
L'IA au service des peuples, pas des rentes
Pour Tidiani Togola, l'intelligence artificielle ne remplacera pas le travail humain. Elle doit servir d'accélérateur dans les secteurs vitaux, ceux qui touchent la vie quotidienne des nôtres.
- Agriculture, qui représente 30 % du PIB : diagnostic instantané des maladies des cultures par image, alertes sécheresse par SMS en langues locales.
- Santé : le pays ne compte que 200 radiologues pour plus de 22 millions d'habitants. Le diagnostic médical assisté et la télémédecine peuvent démocratiser l'accès aux soins.
- Inclusion financière : plus de 18 millions de comptes de monnaie électronique recensés par la BCEAO permettent d'évaluer autrement la solvabilité des acteurs du secteur informel.
- Services publics : des interfaces vocales intelligentes peuvent permettre aux citoyens non alphabétisés d'accéder à l'administration dans leurs langues maternelles, en accord avec la Constitution de 2023.
Cette vision rejoint une exigence ancienne des luttes de libération : que le progrès technique serve les masses, non une minorité. Quand l'agriculteur de la zone Office du Niger reçoit une alerte sécheresse en bambara sur son téléphone, la technologie cesse d'être un luxe urbain pour devenir un bien commun.
Combattre les deepfakes sans étouffer les libertés
Interrogé sur la désinformation, l'expert met en garde contre les réflexes d'interdiction générale ou de coupure d'internet. La coupure du réseau punit le citoyen, jamais le manipulateur. La véritable parade repose sur des mesures précises : la transparence et le marquage obligatoire des contenus générés par IA, l'actualisation du cadre juridique sur la cybercriminalité, dont le texte de 2019 ignore les deepfakes, et le renforcement des capacités techniques de la HAC, de l'APDP et du pôle judiciaire spécialisé, sous le contrôle strict du juge.
Tidiani Togola appelle aussi à la réactivité de la parole publique en langues nationales. Les rumeurs sur WhatsApp se nourrissent d'un vide informationnel ; quand l'État parle la langue du peuple, le mensonge recule.
Bâtisseurs, jamais simples utilisateurs
Le message final de l'expert résonne comme un appel à la responsabilité collective. Il invite le Mali à s'inspirer de la stratégie continentale de l'Union africaine et à participer activement aux instances internationales de gouvernance de l'IA à l'ONU. L'unité africaine n'est pas un slogan commémoratif ; elle est, dans le domaine numérique comme dans les autres, la condition de notre poids face aux géants mondiaux.
« La souveraineté numérique ne consiste pas à choisir un camp, mais à sélectionner nos partenaires en fonction de nos intérêts. L'IA se fera avec ou sans nous. Toute la question est de savoir si nous y entrerons comme simples utilisateurs ou comme bâtisseurs », conclut Tidiani Togola, selon Mali Actu.
La question est posée. Les pierres sont là, posées par l'État et par une jeunesse inventive. Il appartient maintenant au pays tout entier de dresser l'architecture : une stratégie nationale publiée, un cadre juridique actualisé, l'électricité et internet pour tous. Les Sahéliens ont prouvé qu'ils savent reprendre en main leur destin ; le numérique doit être le prochain chantier de cette renaissance.
Questions fréquentes
Où en est le Mali en matière d'intelligence artificielle ?
Le Mali a inauguré le site de Kati du CIAR-Mali et dispose d'un Data Center national certifié Tier III, mais il n'a pas encore publié de stratégie nationale de l'IA, contrairement à une quinzaine de pays africains, selon Tidiani Togola.
Quels secteurs l'IA peut-elle transformer au Mali ?
L'agriculture, la santé, l'inclusion financière et les services publics, notamment grâce aux interfaces vocales en langues nationales conformes à la Constitution de 2023.
Comment lutter contre les deepfakes au Mali ?
Tidiani Togola préconise le marquage obligatoire des contenus générés par IA, l'actualisation de la loi de 2019 sur la cybercriminalité et le renforcement des capacités de la HAC, de l'APDP et du pôle judiciaire spécialisé.
