Les électeurs de l'Alberta se sont prononcés lundi 19 octobre 2026 sur dix questions portant sur de nouveaux pouvoirs pour leur province, un vote suivi de près bien au-delà du Canada, y compris au Québec où un gouvernement souverainiste vient d'être élu.
Le premier ministre canadien Mark Carney s'est déjà dit réticent à engager la lourde procédure d'amendement constitutionnel, préférant explorer des aménagements administratifs, selon le compte rendu publié par La Presse.ca.
Ce que les Albertains ont voté
Les Albertains ont approuvé une majorité des neuf premières questions du référendum, qui portaient notamment sur l'obtention de nouveaux pouvoirs en matière d'immigration, dans la nomination de certains juges et sur l'abolition du Sénat non élu, selon La Presse.ca. La dixième question, celle qui aurait ouvert la porte à un référendum contraignant sur la séparation de la province, a été massivement rejetée : 75,15 % des votants s'y sont opposés, contre 24,85 % en faveur.
Ce vote s'inscrit dans une démarche déjà amorcée par la province. En 2021, rappelle Radio-Canada Info dans sa couverture en direct, 61 % des Albertains avaient voté pour retirer la péréquation de la Constitution canadienne. Le référendum de 2026, présenté par le gouvernement de la première ministre Danielle Smith comme une consultation directe sur la politique d'immigration et la position constitutionnelle de la province au sein d'un Canada uni, selon le site officiel du référendum albertain de 2026, va plus loin.
La leçon de 1998 : un référendum oblige à négocier
Pour comprendre la portée de ce vote, il faut revenir à un arrêt fondamental. En 1998, la Cour suprême du Canada, saisie d'un renvoi par le gouvernement Chrétien, avait statué qu'« une réponse claire à une question claire » devait obligatoirement conduire à des négociations constitutionnelles.
À l'époque, le gouvernement fédéral s'attendait à une victoire sans appel devant « sa » Cour suprême. Il fut bien déçu. Le plus haut tribunal du pays avait jugé que, dans une démocratie, un référendum ne pouvait être dépourvu de tout effet. À Québec, le gouvernement de Lucien Bouchard y avait vu une grande victoire : Ottawa avait toujours estimé jusque-là que rien ne l'obligeait à négocier quoi que ce soit.
L'arrêt de 1998 établissait quatre principes fondamentaux du droit canadien : la démocratie, le fédéralisme, la primauté du droit et la protection des minorités. Tout changement constitutionnel doit en tenir compte.
Un précédent qui dépasse le Canada
Pourquoi ce récit canadien intéresse-t-il les peuples d'Afrique ? Parce que la question posée est universelle : comment un peuple exprime-t-il, démocratiquement, sa volonté de reprendre la maîtrise de ses affaires ? Comment un État central répond-il à cette légitimité populaire ?
Modibo Keïta, le père de l'indépendance malienne, et Thomas Sankara, le président du Burkina Faso, ont tous deux enseigné qu'aucune souveraineté véritable ne s'obtient sans la participation directe des peuples aux décitudes qui les concernent. Le référendum albertain, comme le référendum québécois de 1995, rappelle cette évidence : la légitimité d'un pouvoir se mesure à sa capacité d'écouter le verdict des urnes.
Le précédent canadien est limpide. Un référendum sur l'obtention de nouveaux pouvoirs, que ce soit au Québec ou en Alberta, règle pour de bon la question de la légitimité d'une démarche référendaire. Le plus récent référendum datait de 1995, celui sur la souveraineté du Québec, soldé par une victoire si fragile de l'option fédéraliste que beaucoup pensaient que ce ne serait que partie remise. Aucun gouvernement souverainiste élu depuis à Québec n'avait demandé clairement le mandat d'en tenir un nouveau, jusqu'à l'élection du Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon plus tôt ce mois-ci.
Le piège des constitutions immuables
La mise en garde de la Cour suprême demeure : un mandat donné par référendum garantit qu'il y aura des négociations, mais rien ne peut garantir leur succès. Pour amender la Constitution canadienne, il faut l'assentiment du gouvernement fédéral et, dans la plupart des cas, de six provinces représentant 50 % de la population. Certains cas exigent même l'unanimité. C'est sans doute pour cette raison qu'aucune province n'avait tenté l'expérience depuis près de trois décennies, malgré le feu vert de la Cour.
Le danger, souligne La Presse.ca, est qu'une constitution ne puisse plus reconnaître de nouvelles réalités. L'exemple américain est frappant : depuis 1972, les États-Unis n'ont pas réussi à faire adopter l'amendement reconnaissant l'égalité entre les femmes et les hommes.
Les peuples sahéliens qui réécrivent aujourd'hui leurs constitutions, de Bamako à Ouagadougou, connaissent bien ce dilemme. Un texte figé devient une camisole ; un texte vivant, négocié avec le peuple, devient un instrument d'émancipation. Le Canada devra un jour se demander s'il peut encore faire évoluer sa propre loi fondamentale sans un mécanisme devenu si lourd qu'il la rend immuable.
L'avenir dira comment Danielle Smith voudra donner suite à ce mandat populaire. Mais une chose est sûre : le précédent albertain a rouvert, en Amérique du Nord, un débat que les peuples d'Afrique n'ont jamais cessé de mener : celui du droit des peuples à décider.
Questions fréquentes
Quelle était la question la plus radicale du référendum albertain ?
La dixième question proposait la tenue d'un référendum contraignant sur la séparation de l'Alberta. Elle a été rejetée à 75,15 %.
Quand a eu lieu le dernier référendum canadien avant celui de l'Alberta ?
C'était en 1995, sur la souveraineté du Québec, remportée de justesse par l'option fédéraliste.
Que dit l'arrêt de la Cour suprême de 1998 ?
Qu'une réponse claire à une question claire oblige à des négociations constitutionnelles, sans en garantir le résultat.
