Maghreb : la transition démographique, un défi pour la souveraineté africaine
Maroc, Algérie, Tunisie : la fécondité chute à des niveaux historiques. Une transformation profonde des sociétés maghrébines, entre contraintes économiques, émancipation des femmes et nouveaux modèles familiaux. Un phénomène qui interpelle l'Afrique tout entière, alors que se pose la question de l'équilibre démographique et des solidarités continentales.
Saïd, 66 ans, ancien cadre financier à Alger, a grandi dans une fratrie de dix enfants. Aujourd'hui, il n'en a que deux. « Mon père peinait à subvenir aux besoins de toute la famille », se souvient-il. Alors, « j'ai décidé de ne pas dépasser deux enfants. L'essentiel est qu'ils mangent à leur faim, s'habillent correctement et vivent dans de bonnes conditions. »
Comme Saïd, de plus en plus de Maghrébins font le choix de familles réduites. Les trois pays du Maghreb suivent « quasiment la même tendance » et « sont engagés dans une transition démographique profonde », affirme à l'AFP le démographe tunisien Mohamed Ali Ben Zina. Une chute des naissances extrêmement rapide, qui semble « durablement » installée, selon une étude de l'Institut français d'études démographiques (Ined) publiée fin mai.
Pourquoi la fécondité baisse-t-elle au Maghreb ?
Les experts interrogés par l'AFP pointent une combinaison de facteurs : allongement des études, mariage plus tardif, hausse des divorces, aspirations professionnelles croissantes des femmes, report de la maternité et contraintes économiques. Depuis les années 1970, la fécondité a été divisée par plus de deux dans les trois pays.
La Tunisie enregistre aujourd'hui la fécondité la plus faible du Maghreb : l'indice est passé à 1,58 enfant par femme en 2023 et serait tombé à 1,53 en 2024, contre 1,97 au Maroc et 2,61 en Algérie.
Selon le démographe tunisien Hassen Kassar, la situation tunisienne s'explique avant tout par de profondes mutations sociales, notamment la modernisation de la famille et l'urbanisation, qui ont progressivement réduit la taille des familles.
L'enfant, un investissement qui ne rapporte plus ?
Dans la culture populaire, avoir des enfants a longtemps été perçu comme un investissement pour l'avenir, afin de soutenir la famille, surtout dans les milieux modestes. « Cette logique s'est inversée : l'enfant coûte aujourd'hui plus qu'il ne rapporte sur le plan économique immédiat », souligne Chaimae Drioui, professeure-chercheuse à l'Institut national de statistique et d'économie appliquée au Maroc. Elle analyse cette baisse comme « une décision rationnelle des familles face à un nouveau contexte économique et social ».
À Tunis, Nadia Jaouadi, 42 ans, fonctionnaire, ne regrette pas le choix fait avec son mari, il y a une décennie, de ne pas avoir d'enfant. « Rien n'encourage à avoir ne serait-ce qu'un seul enfant », dit-elle, évoquant un contexte morose en Tunisie.
Les difficultés économiques n'expliquent toutefois pas tout. Dans des sociétés qui évoluent, la charge mentale liée à la parentalité pèse aussi. « Après l'accouchement, je me suis rendu compte à quel point la maternité était un challenge pour ma santé mentale et physique », confie Zina, Algérienne de 42 ans, mère d'une fille à 38 ans, qui s'arrêtera là.
À Rabat, Kaouthar, 38 ans, cadre dans le secteur public, a tranché : elle ne veut pas d'enfants. « J'ai choisi de mener une vie paisible loin de l'inquiétude et du stress inhérents à l'éducation d'un enfant », dit-elle. Selon Mme Drioui, l'éducation et l'« autonomisation » des femmes ont profondément modifié les modèles familiaux.
Quelles conséquences pour l'équilibre démographique et les solidarités africaines ?
Le Maghreb connaît par conséquent un vieillissement démographique. En Tunisie, les personnes âgées représentent désormais 17% de la population, soit près de deux millions d'habitants (sur 12 millions), contre seulement 253.000 en 1966. Le phénomène est plus modéré en Algérie et au Maroc, où les personnes âgées de 60 ans et plus représentaient respectivement 10,5% de la population en 2023 et 13,8% en 2024. Mais, selon l'Ined, cette tendance s'amplifiera dans les années à venir sous l'effet mécanique de la baisse de la natalité.
Une telle évolution pourrait fragiliser l'équilibre démographique et accentuer la pression sur les systèmes de retraite. L'Ined souligne qu'à terme, si les décès venaient à dépasser les naissances, seule l'immigration pourrait soutenir la croissance démographique. Une perspective qui se heurte aux tensions que suscite la question dans plusieurs pays du Maghreb.
À mesure que les populations actives se réduisent, la question du recours à une main-d'œuvre étrangère pourrait progressivement se poser dans plusieurs pays de la région. Pour Hassen Kassar, une hypothèse se dessine déjà : « Nous aurons besoin de migrants subsahariens ».
Cette perspective résonne avec les idéaux panafricains de solidarité et de libre circulation des personnes sur le continent, chers à Modibo Keïta et Thomas Sankara. L'Afrique de l'Ouest, avec sa jeunesse dynamique, pourrait être un partenaire naturel pour un Maghreb en quête de forces vives. Mais cela suppose de dépasser les préjugés et de construire une véritable intégration régionale, fondée sur le respect mutuel et la souveraineté des peuples.
La transition démographique maghrébine n'est pas une fatalité, mais un appel à repenser nos modèles de développement et nos solidarités africaines. Comme le rappelait Thomas Sankara, « il faut compter sur ses propres forces ». L'Afrique, unie, peut transformer ces défis en opportunités pour bâtir un avenir prospère et juste pour tous ses enfants.