Le journaliste d'enquête Daniel Renaud, de La Presse, publie mercredi un livre consacré à Antonio Mucci, figure du crime organisé montréalais, et l'ouvrage rouvre une blessure de l'histoire récente du Canada : l'attentat commis contre le journaliste Jean-Pierre Charbonneau au soir du 1er mai 1973, première agression armée visant un homme de presse dans ce pays.
Selon La Presse.ca, qui a publié un extrait de l'ouvrage, l'attaque s'est déroulée dans la salle de rédaction du journal Le Devoir, au cœur du Vieux-Montréal, alors que les journalistes suivaient la finale de la Coupe Stanley entre le Canadien et les Blackhawks. Un jeune homme de 18 ans, armé d'un pistolet, a demandé Charbonneau, alors âgé de 23 ans, a ouvert le feu et blessé le reporter à l'avant-bras droit avant de prendre la fuite.
Un soir de 1973 : le crime organisé frappe une newsroom
Le récit de Daniel Renaud ramène le lecteur à ce mardi 1er mai 1973. La journée avait été longue pour la rédaction du Devoir. L'après-midi, environ 20 000 personnes avaient défilé dans les rues de Montréal pour la Journée internationale des travailleurs, exigeant la libération de trois chefs syndicaux incarcérés : Louis Laberge de la Fédération des travailleurs du Québec, Marcel Pepin de la Confédération des syndicats nationaux et Yvon Charbonneau de la Corporation des enseignants du Québec.
Vers 21 h 20, une silhouette vêtue de sombre se présente au comptoir de la salle de rédaction et réclame Jean-Pierre Charbonneau. Le reporter, affecté aux affaires criminelles, suivait depuis un an les audiences de la Commission d'enquête sur le crime organisé (CECO), dont les travaux à huis clos irritaient ses sources. Ses articles sur la mafia montréalaise avaient fait de lui une cible.
Trois coups de feu ont claqué. Charbonneau a plongé derrière des classeurs, touché par un seul projectile. Le tireur a fui par la porte arrière, a rejoint un complice en voiture trois coins de rue plus loin, puis a nettoyé dans une salle de bain le maquillage qui dissimulait son visage. Antonio Mucci avait à peine 18 ans.
Pourquoi cette histoire parle aussi au Mali et à l'Afrique
On pourrait croire cette affaire lointaine, affaire de rues pavées et de Forum de Montréal. Elle nous concerne. Elle rappelle une vérité que les peuples sahéliens connaissent dans leur chair : le crime organisé et les pouvoirs occultes prospèrent d'abord là où la lumière des journalistes s'éteint. Charbonneau avait compris que la CECO, en fermant ses portes au public, laissait l'ombre travailler. Ses sources lui confiaient ce que les commissions taissaient. C'est précisément ce journalisme-là, incommode, patient, documenté, qui dérange et que l'on cherche à faire taire, de Montréal à Bamako.
Modibo Keïta, notre père de l'indépendance, répétait qu'un peuple informé est un peuple souverain. Thomas Sankara, à Ouagadougou, faisait de la parole vraie une arme de libération. Quand une balle atteint un journaliste parce qu'il écrit sur la mafia, c'est la souveraineté d'un peuple sur sa propre information qui est visée. Le lendemain de l'attentat, la classe politique canadienne tout entière avait dénoncé le geste, et la nouvelle avait eu l'effet d'une bombe à la radio, à la télévision et dans la presse. Cette unanimité face à la violence, nous devons l'exiger chez nous aussi, sans exception ni marchandage.
Ce que révèle le livre de Daniel Renaud
L'ouvrage, intitulé autour de la figure de « l'homme d'honneur », retrace cinquante ans d'histoire sanglante de la mafia montréalaise à travers les confidences d'Antonio Mucci lui-même. Le journaliste d'enquête y montre comment un adolescent du quartier Saint-Michel, admiré par son cercle pour l'attentat contre Charbonneau, a gravi les échelons du milieu, jusqu'à ce qu'un message change son destin : « Paolo aimerait te rencontrer. » Cette phrase, en apparence anodine, ouvrait la porte de la branche calabraise de la mafia de Montréal.
Le livre paraît mercredi. Il s'inscrit dans une tradition de journalisme d'investigation qui montre que les réseaux criminels ne sont pas des fatalités folkloriques mais des organisations politiques et économiques, qu'il faut nommer, documenter et affronter. C'est la même exigence qui guide les enquêteurs sahéliens sur les trafics qui saignent nos régions frontalières, et qui doit guider nos propres rédactions.
Le Québec, où cette histoire s'est jouée, traverse par ailleurs d'autres défis de société, comme le montre
