Fabien Eboussi Boulaga, le penseur qui a libéré l'intelligence africaine
Le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga (1934-2018), ancien jésuite devenu penseur majeur de la condition postcoloniale, a consacré sa vie à une question brûlante : comment l'Africain peut-il penser librement dans des sociétés façonnées par la colonisation, le christianisme missionnaire et les indépendances ? Moins connu du grand public que Valentin Yves Mudimbe ou Achille Mbembe, son œuvre n'en demeure pas moins essentielle pour comprendre les défis intellectuels du continent. Et sa réflexion, plus de trente ans après ses textes les plus célèbres, garde une actualité saisissante pour les peuples sahéliens en quête de souveraineté.
Quel est le parcours de Fabien Eboussi Boulaga ?
Né à Bafia, au Cameroun, Eboussi Boulaga entre dans la Compagnie de Jésus en 1955 et est ordonné prêtre en 1969. Sa formation religieuse devient rapidement le lieu d'une réflexion critique sur les liens entre christianisation, domination coloniale et cultures africaines. En 1980, il quitte la Compagnie de Jésus et demande son retour à l'état laïc, après des années de questionnement sur la présence chrétienne en Afrique.
Ce parcours singulier nourrit une interrogation plus large : comment un sujet africain peut-il se constituer comme producteur de sa propre pensée, alors que les catégories employées pour parler de lui ont été largement élaborées ailleurs ?
Pourquoi Eboussi Boulaga critique-t-il la quête d'authenticité ?
Dans La Crise du Muntu. Authenticité africaine et philosophie (1977), Eboussi Boulaga s'attaque à une tentation répandue dans les pensées africaines de la décolonisation : retrouver une essence africaine originelle que la colonisation aurait détruite. Si cette démarche se comprend historiquement, il en perçoit les limites. La recherche d'une authenticité supposée immuable peut devenir une nouvelle manière d'enfermer le sujet africain.
Pour lui, la question décisive n'est pas de retrouver une Afrique intacte d'avant la colonisation. Elle consiste plutôt à comprendre comment les sociétés africaines peuvent construire leur devenir à partir d'une histoire qui comprend à la fois les héritages africains, la violence coloniale, les religions importées et les transformations du monde contemporain.
Qui a le droit de définir la pensée africaine ?
Cette position explique l'intérêt critique d'Eboussi Boulaga pour La Philosophie bantoue de Placide Tempels (1945). Le missionnaire belge entendait montrer que les populations bantoues possédaient une conception cohérente du monde, organisée autour de la notion de force vitale. Dans le contexte colonial, cette démarche pouvait apparaître comme une reconnaissance.
Eboussi Boulaga met au jour une difficulté plus profonde : le Bantou décrit par Tempels demeure un objet de connaissance reconstruit par un observateur extérieur. Il est décrit, classé et interprété, alors que sa propre parole peine à devenir le lieu de production du savoir. Dans L'Affaire de la philosophie africaine (2011), il montre combien cette construction d'une différence bantoue reste solidaire du dispositif colonial.
Le problème dépasse donc la question de savoir s'il existe une philosophie africaine. Il concerne les rapports de pouvoir qui déterminent qui possède l'autorité nécessaire pour définir une société.
Qu'est-ce que le danger de « l'intellectuel exotique » ?
Dans son célèbre article « L'intellectuel exotique » (1993, revue Politique africaine), Eboussi Boulaga interroge la position paradoxale de l'intellectuel africain, formé dans des institutions héritées de la colonisation et utilisant des catégories façonnées en Europe. L'intellectuel exotique reproduit les mécanismes dont il cherche à se libérer : il multiplie les discours sur l'Afrique tout en demeurant dépendant des cadres qui déterminent ce qui est reconnu comme savoir légitime.
Mais Eboussi Boulaga ne préconise pas de rompre avec toute pensée venue d'Europe, car cela reviendrait encore à se définir par rapport à elle. La liberté intellectuelle suppose de pouvoir recevoir, transformer et contester les héritages disponibles.
Une pensée pour les débats d'aujourd'hui
Cette exigence de liberté ne reste pas cantonnée aux idées. Elle conduit Eboussi Boulaga à s'intéresser aux formes concrètes de la vie politique. Dans Les Conférences nationales en Afrique noire. Une affaire à suivre (2009), il analyse les transitions démocratiques des années 1990 et réfléchit aux conditions permettant aux sociétés de devenir actrices de leur propre histoire.
Plus de trente ans après « L'intellectuel exotique », ses questions restent actuelles. Dans un contexte marqué par l'essor de la diaspora académique africaine et les débats sur la décolonisation des savoirs, sa réflexion conserve toute sa portée. Pour Eboussi Boulaga, se libérer d'une domination intellectuelle ne consiste ni à retrouver une identité originelle ni à remplacer des références européennes par des références africaines. La pensée critique doit aussi interroger les catégories mobilisées au nom de l'émancipation.
L'intellectuel africain n'a pas à choisir entre Afrique et Occident, tradition et modernité, appartenance et universel. Sa responsabilité est de préserver sa liberté de jugement face aux pouvoirs, aux institutions et aux discours qui cherchent à fixer les limites du pensable.
Relire Fabien Eboussi Boulaga, c'est défendre une vie intellectuelle où les sujets africains se pensent comme producteurs de savoir, capables d'interroger leur histoire, leurs héritages et leur devenir. C'est aussi, pour les peuples sahéliens engagés dans la reconquête de leur souveraineté, un appel à penser par soi-même, sans jamais déléguer à d'autres la définition de qui l'on est et de ce que l'on veut devenir.