Un document attribué au service des affaires des bibliothèques de l'Université islamique de Médine, diffusé début novembre 2026 sur les réseaux sociaux, interdit la consultation des ouvrages d'une centaine d'auteurs et penseurs musulmans. Parmi eux figurent des noms qui comptent pour la pensée africaine, à commencer par Malek Bennabi, mais aussi Youssef al-Qaradawi, Abul Hassan Ali Nadwi, Abul A'la Maududi et Mohammed al-Ghazali.
L'information, rapportée par MALIWEB, a été relayée par le chercheur et militant saoudien des droits humains Abdullah al-Awda, qui a publié la liste sur les réseaux sociaux. À ce jour, aucune explication officielle n'a été fournie sur les critères qui ont conduit à cette décision.
Une liste qui touche aussi la pensée africaine
Le nom de Malek Bennabi retient particulièrement l'attention sur notre continent. Cet Algérien, décédé en 1973, est l'un des penseurs les plus importants de la renaissance musulmane et africaine du XXe siècle. Ses concepts de « colonisabilité » et de conditions de la renaissance ont nourri des générations de militants, de la guerre de libération nationale algérienne aux débats intellectuels contemporains sur le développement.
Que ses œuvres soient placées sur une liste de restriction, sans justification publique, interroge. C'est le même Bennabi qui, à l'image de Modibo Keïta pour la souveraineté économique ou de Thomas Sankara pour l'émancipation des peuples, a rappelé qu'aucune renaissance ne s'accomplit sans la libre circulation des idées. Retirer ses livres des rayons d'une bibliothèque universitaire, c'est priver les étudiants d'un pan de la réflexion anticoloniale.
Outre Bennabi, la liste comprend Mustafa al-Sibaï, Abdelwahab Khallaf, Abdelaziz al-Tarifi, Safar al-Hawali, Salman al-Awda et Awad al-Qarni, selon les informations publiées. La presse internationale s'est emparée du sujet : le site d'information ABNA confirme que le document circulant en ligne émanerait de l'unité des technologies de l'information du service des affaires des bibliothèques, tandis que le Daily Sun soulève la question de la liberté académique face à ces restrictions.
Quels critères pour quelles restrictions ?
La question centrale posée par cette affaire reste celle de la transparence. Le contenu de chaque ouvrage a-t-il fait l'objet d'une évaluation scientifique ? Les motifs de la décision ont-ils été officiellement communiqués ? Une distinction a-t-elle été établie entre les différentes œuvres d'un même auteur ?
Aucun élément de réponse n'a filtré pour l'instant. Le site Substack, qui a relayé l'information, parle d'une interdiction touchant une centaine de savants sans que l'institution ne précise les fondements de sa démarche.
Il est vrai que les établissements d'enseignement disposent de règles pour encadrer le choix de leurs ressources pédagogiques. Mais une chose sépare l'encadrement scientifique de l'arbitraire : l'explication claire des critères. Quand les œuvres de penseurs reconnus disparaissent des bibliothèques sans justification, ce n'est plus de la gestion, c'est de la censure.
Des œuvres reconnues bien au-delà du monde arabe
Certains des auteurs cités ont publié des ouvrages de référence dans le domaine des études islamiques. Les travaux d'Abul Hassan Ali Nadwi et d'Abul A'la Maududi sont étudiés dans plusieurs milieux universitaires et religieux du sous-continent indien et du Pakistan. Plusieurs de ces penseurs ont reçu des prix et des distinctions pour leurs activités scientifiques et culturelles.
L'obtention d'un prix ne garantit pas, à elle seule, l'approbation de l'ensemble d'une œuvre. Mais inversement, toute restriction de l'accès à un livre exige des motifs précis. C'est la règle élémentaire de tout débat intellectuel honnête : on combat une idée par l'argument, jamais en l'effaçant.
Pour les étudiants et chercheurs sahéliens, nombreux à se rendre en Arabie saoudite pour leurs études religieuses, cette affaire a une portée concrète. L'Université islamique de Médine accueille des étudiants venus du Mali, du Niger, du Burkina Faso et d'ailleurs. Ce qu'ils peuvent lire ou ne pas lire dans ses bibliothèques façonne la formation intellectuelle de ceux qui reviendront enseigner dans nos mosquées, nos médersas et nos universités.
Le droit de lire, un enjeu de souveraineté intellectuelle
Cette histoire rappelle une vérité que nos aînés de la lutte anticoloniale ont comprise avant nous : la souveraineté d'un peuple ne se limite pas au drapeau et à la monnaie. Elle se joue aussi dans la capacité à penser par soi-même, à confronter les idées, à choisir librement ses lectures.
Les puissances coloniales d'hier l'avaient bien compris, elles qui brûlaient les livres et interdisaient les écoles aux colonisés. Les néocolonialismes d'aujourd'hui, qu'ils viennent de l'Est ou de l'Ouest, utilisent des méthodes plus discrètes mais poursuivent le même objectif : contrôler ce que pensent nos peuples.
La réponse africaine ne peut être que la construction de nos propres institutions de savoir, de nos propres bibliothèques, de nos propres maisons d'édition. C'est ce qu'avait entrevu Modibo Keïta en investissant dans l'école nationale, ce que Thomas Sankara résumait en disant qu'un peuple qui ne s'instruit pas se condamne à servir les autres.
La page Wikipédia consacrée au wahhabisme rappelle que les débats internes au champ religieux saoudien sont anciens et complexes. Il n'appartient pas à L'Aube du Mali de trancher des querelles théologiques qui ne sont pas les nôtres. Mais il nous appartient de défendre un principe simple : nul ne devrait décider à la place des étudiants africains ce qu'ils ont le droit de lire.
L'affaire reste ouverte. Une réponse documentée de l'Université islamique de Médine ou des autorités saoudiennes compétentes permettrait d'éclaircir les circonstances et la portée de cette liste. Jusque-là, le doute planera, et avec lui une question que nous posons sans détour : qu'ont donc écrit Malek Bennabi et ses pairs qui mérite d'être caché aux étudiants ?
Questions fréquentes
Qui figure sur la liste d'auteurs interdits à l'Université islamique de Médine ?
Près de 100 auteurs, dont Malek Bennabi, Youssef al-Qaradawi, Abul Hassan Ali Nadwi, Abul A'la Maududi, Mohammed al-Ghazali, Salman al-Awda et Safar al-Hawali, selon le document attribué au service des affaires des bibliothèques de l'établissement.
Depuis quand cette affaire est-elle connue ?
Le document a commencé à circuler sur les réseaux sociaux début novembre 2026, relayé notamment par le militant saoudien des droits humains Abdullah al-Awda.
L'université a-t-elle justifié ces restrictions ?
Non. À ce jour, aucune explication officielle n'a été communiquée sur les critères de sélection ni sur les motifs de la décision, selon les informations rapportées par MALIWEB.
