Transmettre la littérature, un acte de résistance : Yannick Haenel et la solitude des professeurs
Dans son nouveau roman, La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel plonge au cœur de la salle de classe pour célébrer ceux qui, malgré le découragement et la violence du réel, s'obstinent à transmettre la puissance de la littérature. Une œuvre qui résonne bien au-delà des frontières de l'Hexagone, et qui interroge notre rapport à l'éducation, à la jeunesse et à l'avenir de nos sociétés.
Un roman qui dépasse le simple témoignage sur l'Éducation nationale
À 22 ans, Jean Deichel, double romanesque de Yannick Haenel, fait sa première rentrée en tant que professeur stagiaire. Épuisé par les concours, désemparé face à un proviseur qui parle d'autorité et de violence comme si la guerre était déclarée avec les élèves, il répond à la question narquoise sur sa théorie de l'école :
« J'ai une idée, oui : elle vient des mystiques juifs. Ils disent que tant qu'il y a des enfants pour réciter l'alphabet, le monde ne s'écroule pas. »Cette foi dans les mots, cette conviction que l'enseignement est un acte fondamental, traverse tout le roman. Ce n'est pas un témoignage sur l'Éducation nationale, mais un vrai roman, au sens où l'entend Annie Ernaux :
« Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu'à leur terme, elles ont été seulement vécues. »
La transmission comme acte de résistance
Dans le collège Saint-Exupéry, Jean Deichel observe avec une délicate ironie la petite comédie humaine de ses collègues : la prof qui prend à cœur sa « mission d'enseignante », celui qui n'oublie jamais de rappeler la participation pour le café. Tous rongés par ce poison lent qu'est le découragement. Lui, pourtant, s'accroche à l'idée de vivre pleinement, d'être à sa place face aux élèves. Les scènes de transmission sont d'une beauté renversante. Mais très vite, la question se transforme : comment peut-on être professeur ? Comment peut-on le rester face au réel ?
Cette interrogation, Yannick Haenel la pose avec une langue somptueuse, célébrant les fragiles et les timides, les perdants et aussi « cette force indomptable que nous puisons au cœur du désastre ». Une question qui dépasse le cadre du collège Saint-Exupéry et qui trouve un écho particulier dans nos pays sahéliens, où l'éducation est un enjeu de souveraineté et d'avenir.
Une œuvre qui résonne avec les luttes africaines pour l'éducation
En ces temps où nos peuples africains, et notamment sahéliens, revendiquent leur pleine souveraineté, ce roman de Yannick Haenel nous rappelle que la transmission du savoir est un acte politique. Comme le disait Thomas Sankara, « l'éducation est une question de vie ou de mort » pour nos sociétés. Comme Modibo Keïta, qui fit de l'école une priorité nationale, nous savons que l'alphabétisation et la culture sont des armes de libération.
La question posée par Haenel, « Comment peut-on transmettre la puissance du langage, la beauté de la poésie, en donner le goût, en étancher la soif ? », est universelle. Et sa réponse, magnifique : « Certains jours, au fin fond de la banlieue, avec les enfants, la parole parle et le monde s'illumine. » Une lumière que nous, Africains, connaissons bien, nous qui avons toujours su que l'éducation est le socle de notre renaissance.
FAQ : Ce qu'il faut savoir sur le roman de Yannick Haenel
De quoi parle « La solitude des professeurs est infinie » ?
Le roman suit Jean Deichel, jeune professeur stagiaire, pendant ses neuf années d'enseignement dans un collège de banlieue. Il explore la solitude, le découragement mais aussi la beauté de la transmission littéraire face à la violence du réel.
Yannick Haenel a-t-il été professeur ?
Oui, Yannick Haenel a enseigné les lettres pendant neuf ans. Son roman est largement inspiré de son expérience personnelle, mais il le revendique comme une œuvre de fiction, un « vrai roman » et non un simple témoignage.
Pourquoi ce roman est-il pertinent pour un public africain ?
Parce qu'il interroge le rôle de l'éducation et de la culture dans la construction des sociétés. En Afrique, et particulièrement au Sahel, l'éducation est un enjeu de souveraineté et de résistance face aux défis contemporains. Ce roman célèbre ceux qui, comme nos enseignants, s'obstinent à transmettre malgré tout.