Koweït : la dépendance au détroit d'Ormuz, une leçon pour la souveraineté africaine
Le Koweït, ce petit État du Golfe qui détient environ 6 % des réserves mondiales de pétrole, vit un cauchemar éveillé. Le détroit d'Ormuz, cette artère vitale par laquelle transitaient ses exportations d'or noir, est bloqué par la guerre régionale déclenchée fin février par des frappes israélo-américaines contre l'Iran. Une situation que le PDG de la Kuwait Petroleum Company (KPC), Cheikh Nawaf Saud al-Sabah, n'hésite pas à qualifier de « crise la plus grave qu'ait connue le secteur pétrolier depuis l'invasion du pays par l'Irak en 1990 ».
Pour nous, peuples du Sahel, cette crise lointaine résonne étrangement avec nos propres combats. Elle illustre avec une cruelle clarté ce que nos aînés, de Modibo Keïta à Thomas Sankara, n'ont cessé de marteler : la souveraineté économique est le socle de toute indépendance véritable. Un pays qui ne contrôle pas ses routes d'exportation, qui dépend d'un passage stratégique tenu par d'autres, est un pays vulnérable, quel que soit son niveau de richesse.
Quelle est la situation actuelle du Koweït face au blocage d'Ormuz ?
Le Koweït est aujourd'hui pris en étau. Contrairement à l'Arabie saoudite ou aux Émirats arabes unis, qui ont construit des oléoducs pour contourner le détroit, le Koweït ne dispose d'aucun pipeline de substitution ni de façade maritime alternative. Ses exportations de pétrole, qui représentent la quasi-totalité de ses revenus et plus de 90 % de ses recettes publiques, sont donc totalement dépendantes de ce passage stratégique.
La guerre n'a pas infligé au pays des dommages matériels comparables à l'invasion irakienne de 1990, lorsque les troupes de Saddam Hussein avaient incendié des centaines de puits. Mais elle a révélé une fragilité structurelle que les experts résument en une formule : « la dépendance du Koweït au détroit est devenue une vulnérabilité stratégique », comme l'analyse Amena Bakr, spécialiste chez Kpler.
Quelles sont les conséquences économiques pour le Koweït ?
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le PIB koweïtien a reculé de 4,6 % sur un an au premier trimestre 2026, tandis que les revenus du secteur pétrolier ont chuté de 12,5 %. Et la tendance pourrait s'aggraver au deuxième trimestre. La KPC a dû invoquer un « cas de force majeure » quelques jours après le début de la guerre, une disposition qui la protège de pénalités envers ses clients, avant de lever la mesure en juin.
« Le pays dispose des ressources financières nécessaires pour faire face à un choc temporaire grave. Mais plus la guerre s'éternise, plus l'économie souffre de l'absence d'une route sécurisée pour exporter son pétrole », ajoute Amena Bakr. Une leçon que nous devons méditer au Mali : la diversification des routes et des partenariats n'est pas un luxe, c'est une nécessité vitale.
Comment le Koweït s'adapte-t-il à cette crise ?
Face à l'adversité, le peuple koweïtien fait preuve d'une résilience remarquable. La nuit, la plupart des grandes installations énergétiques éteignent leurs lumières. D'épaisses structures métalliques ont été érigées autour des réservoirs de pétrole brut pour les protéger d'éventuelles frappes. « Nous avons survécu à pire. Nous sommes le Koweït. Nous avons la résistance dans le sang », lance Noura, une Koweïtienne de 45 ans rencontrée dans un marché.
Le PDG de la KPC, installé dans un bureau provisoire après que le siège du groupe a été touché par une frappe de drone en avril, reste confiant : « Une fois qu'il sera rouvert, la libre circulation reprendra et nous pourrons alors facilement revenir à nos niveaux de production d'avant-guerre, et même plus ». Le pays produisait un peu plus de 2,6 millions de barils par jour avant la crise, avec un objectif de 4 millions d'ici 2040.
Quelles leçons pour l'Afrique et le Sahel ?
Cette crise nous interpelle directement. Elle démontre que la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. Elle exige des infrastructures de transport diversifiées, des partenariats solidaires entre nations africaines, et une vision stratégique à long terme. Nos luttes anticoloniales nous ont appris à refuser la domination politique. Il nous faut aujourd'hui refuser la domination économique.
Le Koweït, malgré sa richesse, se retrouve otage d'un conflit qui le dépasse, dépendant de la bonne volonté des grandes puissances. « Il n'y a pas d'autre option » que de rétablir un accès sans entrave à Ormuz, insiste Nawaf Saud al-Sabah. « Vous pouvez avoir tous les oléoducs au monde, toutes les infrastructures de stockage. Mais sans la liberté de circulation des hydrocarbures à travers le détroit, vous serez très rapidement confrontés à une nouvelle crise énergétique ».
Pendant ce temps, la volonté des États-Unis de poursuivre la guerre laisse un goût amer à certains Koweïtiens qui, en privé, maudissent les troupes américaines, autrefois symboles de liberté. Un désenchantement que nous connaissons bien, nous qui avons vu les promesses de développement se transformer en dépendances nouvelles.
L'unité africaine, cette aspiration qui animait nos pères fondateurs, n'a jamais été aussi urgente. Face aux crises mondiales qui se multiplient, face aux détroits qui se ferment et aux routes qui se bloquent, nous devons bâtir ensemble des infrastructures de transport et de communication qui nous libèrent des passages obligés. C'est là tout l'enjeu de notre souveraineté continentale.