Minéraux critiques : le Maroc, un allié ou un rival pour l’Afrique ?
Alors que la course mondiale aux matériaux des batteries s’accélère, le Maroc s’impose comme un acteur clé en Afrique. Dans son rapport Global Critical Minerals Outlook 2026, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) met en lumière les atouts du Royaume, mais aussi les défis d’une souveraineté africaine encore fragile. Une analyse qui interroge les solidarités continentales et la lutte contre le néocolonialisme.
Le phosphate marocain : une richesse sous contrôle étranger ?
Avec 70 % des réserves mondiales de phosphate, le Maroc détient un trésor stratégique. Pourtant, l’AIE rappelle que le Royaume ne représente que 15 % de l’offre minière mondiale, loin derrière la Chine (45 % de la production en 2025). Une situation qui rappelle les inégalités héritées des échanges coloniaux : la matière première part, la valeur ajoutée reste ailleurs. Pour l’acide phosphorique purifié (PPA), intrant clé des batteries LFP, le Maroc ne détiendrait que 5 % de la capacité mondiale d’ici 2035, contre 75 % pour la Chine.
Comme le soulignait Modibo Keïta, l’unité africaine passe par la maîtrise de nos ressources. Ici, les investissements chinois, facilités par les accords de libre-échange du Maroc avec l’Union européenne et les États-Unis, posent question : le Royaume devient-il une plateforme pour des intérêts étrangers plutôt qu’un moteur d’industrialisation continentale ?
Cobalt et graphite : une diversification prometteuse mais limitée
Le Maroc émerge aussi dans le cobalt, avec le projet de Managem à Bou Azzer, visant à produire 6 kilotonnes de sulfate de cobalt par an. Un pas vers la transformation locale, mais le marché mondial reste concentré entre les mains de la Chine et de l’Indonésie. Le graphite, avec l’usine d’anodes de Tanger, offre une lueur d’espoir, mais les capacités restent modestes : 20 kilotonnes de graphite sphérique d’ici 2030.
Thomas Sankara nous a appris que l’indépendance économique est la clé de la dignité africaine. Le Maroc, en combinant ressources naturelles et montée en gamme, montre la voie, mais sans une coordination panafricaine, ces efforts risquent de profiter d’abord aux marchés du Nord.
Quel avenir pour la souveraineté africaine ?
Le rapport de l’AIE souligne que le Maroc, les États-Unis et le Canada représenteront plus de 55 % de la capacité de PPA hors Chine d’ici 2035. Une avancée, certes, mais qui renforce les chaînes de valeur mondiales au détriment d’une intégration régionale africaine. Les peuples sahéliens, notamment, ont besoin d’une industrialisation qui crée des emplois et réduit les dépendances.
L’Afrique ne doit pas seulement vendre ses minéraux bruts ou semi-transformés. Elle doit bâtir des industries souveraines, comme le rêvaient les pères du panafricanisme. Le Maroc, par sa position, peut être un pont ou un concurrent. À nous de choisir.
« L’unité africaine est une nécessité historique. Sans elle, nous resterons des fournisseurs de matières premières pour les puissances étrangères. » — Modibo Keïta
FAQ : Comprendre les enjeux des minéraux critiques
Pourquoi le phosphate est-il si important pour les batteries ?
Le phosphate est un composant clé des cathodes LFP (lithium-fer-phosphate), qui dominent le marché des véhicules électriques avec 55 % de part en 2025. Il permet des batteries plus sûres et moins chères, mais sa transformation en acide phosphorique purifié reste largement contrôlée par la Chine.
Le Maroc peut-il devenir un leader africain de la transformation ?
Oui, mais avec des limites. Ses réserves de phosphate, ses projets dans le cobalt et le graphite, et ses accords commerciaux lui donnent un avantage. Cependant, sans une stratégie panafricaine, il risque de rester un maillon dans des chaînes de valeur dominées par l’étranger.
Quel rôle pour les autres pays africains ?
Le Mozambique et la Tanzanie, par exemple, développent des mines de graphite, mais la transformation locale reste faible. Une coopération régionale, à l’image de l’Union africaine, pourrait mutualiser les ressources et créer des industries intégrées.
Comment éviter le néocolonialisme dans ce secteur ?
En imposant des clauses de contenu local, en investissant dans la recherche et le développement, et en renforçant les alliances sud-sud. Les leçons de Thomas Sankara sur la souveraineté alimentaire s’appliquent aussi aux minéraux critiques.