Baignade surveillée : Laura Kasischke et la poésie du drame ordinaire
Treize ans après son dernier roman, l'Américaine Laura Kasischke revient avec Baignade surveillée, un roman vertigineux construit autour de la noyade annoncée d'un petit garçon, le 16 juillet 1969, jour du départ d'Apollo 11. L'écrivaine déploie une fresque envoûtante et poétique qui a conquis la rédaction du magazine Lire. Dans cet entretien, elle évoque la genèse complexe de ce texte, la fatalité, la rumeur et ce que nous appelons la vie ordinaire.
Un roman né du chaos et de la contrainte
Dans Baignade surveillée, toutes les histoires, tous les personnages semblent découler de l'événement central : la noyade d'un petit garçon, Richie Manning. Comme si ce drame avait été une graine à partir de laquelle tout le roman s'était développé à la façon d'un arbre. L'autrice reconnaît que la genèse fut compliquée, treize ans de travail pour arriver au bout de ce texte.
« Puisque aucun des personnages ne connaissait cette histoire dans son intégralité, j'ai fini par comprendre qu'elle ne pouvait être racontée qu'à partir de plusieurs points de vue », explique Laura Kasischke.
Elle a énormément écrit pour ce roman, des centaines et des centaines de pages, avant de sentir la nécessité d'une structure en dix sections. « Je suis ainsi devenue dépendante de ce choix, je me suis imposé des règles. Dès lors que j'avais ces règles et mon matériau, c'est devenu plus amusant : je passais mon temps à déplacer des éléments, à faire des essais... »
La fatalité comme fil conducteur
Le roman est un roman de la fatalité, au sens traditionnel du terme : de partie en partie, on voit Richie progresser d'heure en heure vers sa mort, annoncée dès le début du roman. Kasischke reconnaît l'influence de la tragédie classique, mais précise : « Richie ne peut pas être le personnage principal au sens où il ne peut pas parvenir à une véritable prise de conscience de lui-même. Enfin, je pense qu'il y parvient tout de même, et que son histoire ne se termine pas simplement par une mort brutale. »
Elle cite également Chronique d'une mort annoncée de Garcia Marquez, le poème d'Auden Musée des Beaux Arts et le conseil de Jorge Luis Borges selon lequel chaque détail doit être un présage et une cause.
La rumeur et le bouc émissaire
Après la noyade de Richie, des rumeurs surgissent sur la maître-nageuse, jugée incompétente car trop jolie. « Son gloss constituait la preuve de sa culpabilité », écrit Kasischke, montrant comment la société se réorganise en élisant un bouc émissaire.
« Dans une culture où son apparence était la seule chose que les gens remarquaient chez elle, sa vanité ou l'attention qu'elle portait à son image ont fini par la définir. Pour les gens, c'est devenu la faute qui a tout déclenché », analyse l'autrice.
Cette maître-nageuse est le seul personnage du roman dont le nom n'est pas donné. « Je voulais renforcer l'impression qu'elle est un archétype », explique Kasischke.
La poésie comme art supérieur
Le roman fourmille de métaphores qui font avancer le récit sur deux plans : celui de l'action et le symbolique. « Je crois que la raison pour laquelle j'ai voulu écrire des romans, c'était précisément pour pouvoir utiliser la métaphore de cette manière. Je considère la poésie comme un art supérieur », confie-t-elle.
Pour elle, le rôle de l'écrivain consiste à raconter à quel point ce que nous appelons la vie ordinaire est au contraire étrange et extraordinaire sitôt que nous la regardons de près. « C'est l'expérience littéraire suprême, et j'aimerais m'en rapprocher le plus possible, à ma modeste échelle. C'est ce que j'ai toujours recherché : il est important de constater à quel point tout est mystique et étrange. »
Une réflexion sur la responsabilité collective
Ces rumeurs permettent d'évacuer la responsabilité collective. Après tout, des dizaines de nageurs étaient présents ce jour-là, et aucun n'a vu Richie se noyer. Kasischke y voit une tendance humaine générale : « Le fait de devoir recourir à un bouc émissaire pour nier notre culpabilité potentielle. C'est peut-être une tendance humaine générale. »
Elle évoque aussi la responsabilité de Mary, la mère de Richie, tenue pour responsable par son mari alors que c'est lui qui a insisté pour qu'elle l'emmène à la piscine. « Il est vraiment triste de voir comment les gens tentent de contrôler un récit de cette façon pour éviter de penser à leur propre culpabilité. Et cela naît d'une blessure très profonde, inguérissable », dit-elle.
Le surnaturel et la vision de l'au-delà
Le roman contient des touches de surnaturel, comme la vision de Richie sous l'eau qui lui montre sa grand-mère dans un jardin avec du linge qui sèche. « Ce serait en tout cas la vision du paradis selon Richie », commente l'autrice. « Si je réfléchis à ma propre vie et à la façon dont une chose en a entraîné une autre... Eh bien, cela prend vraiment une dimension surnaturelle. Il fallait que ce soit dans le roman. »
Une question de spiritualité
Interrogée sur les thèmes chrétiens de son livre, la compassion, la rédemption et le bouc émissaire, Kasischke répond avec humour : « Ne le dites pas à Dieu, mais je ne suis pas sûr de l'être encore... Je pense que Dieu, s'il existe, ne veut pas que nous sachions. Il veut que l'on passe notre temps ici à essayer de comprendre. L'art et l'amour aident. Et observer la nature : ça, ça aide vraiment. »
Baignade surveillée [The Lifeguard] de Laura Kasischke, traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, 320 p., Gallimard, 23 €.