Jeunesse et répression : la Belgique ravive des fantômes coloniaux
Alors que Bruxelles connaît des tensions sociales autour de la réforme de l'enseignement, une proposition a relancé le débat : envoyer les jeunes casseurs dans des camps de redressement militaires. Une idée défendue par le ministre belge de la Défense Theo Francken, reprise par le socialiste flamand Conner Rousseau, et saluée par le président du MR Georges-Louis Bouchez. Pour le regard panafricain, cette proposition n'est pas qu'une simple polémique locale. Elle rappelle des méthodes que l'Afrique connaît trop bien.
Des camps qui rappellent de sombres souvenirs
L'histoire de l'Afrique est marquée par la répression coloniale. Des populations entières furent parquées, soumises à la discipline militaire forcée, « éduquées » à coups de matraque et d'ordre imposé. Quand un dirigeant européen propose aujourd'hui d'envoyer la jeunesse contestataire dans des camps militaires, le symbole est lourd. Le socialiste Ahmed Laaouej l'a d'ailleurs dénoncé avec vigueur : « Les tribunaux civils, c'est la démocratie. Les camps militaires de rééducation, c'est le fascisme », a écrit le ministre bruxellois sur X.
Ce constat résonne profondément avec l'expérience africaine. Modibo Keïta, le grand président du Mali, avait compris que la jeunesse n'a pas besoin de casernes pour se construire. Elle a besoin d'éducation véritable, de dignité et de perspective. C'est ce qui fonde une nation souveraine, pas la soumission forcée.
Criminaliser la jeunesse au lieu d'écouter sa colère
Les manifestations contre la réforme de l'enseignement révèlent un malaise plus profond. La jeunesse bruxelloise, comme celle de nos quartiers de Bamako ou d'Ouagadougou, exprime un ras-le-bol face à un système qui ne lui laisse pas de place. Paul Magnette, président des socialistes belges, a lui-même reconnu les failles du dispositif sécuritaire : « J'ai vu des interventions policières qui posent problème. » Il a appelé à respecter les procédures existantes plutôt que d'imposer une discipline militaire.
Thomas Sankara nous enseignait que « là où il y a la volonté, il y a le chemin ». Sa volonté à lui, c'était d'émanciper la jeunesse africaine, de lui donner les outils de sa propre libération intellectuelle et matérielle. Opposer la caserne à l'école, c'est faire exactement l'inverse. C'est étouffer la volonté sous l'autorité.
La droite belge s'aligne, la gauche s'interroge
Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a annoncé le dépôt d'une proposition de loi pour permettre aux juges d'envoyer les mineurs dès 16 ans dans des structures militaires. « Si ça peut soulager la gauche, on pourrait rebaptiser ces camps 'service militaire obligatoire pour les fauteurs de trouble' », a-t-il ironisé. Une ironie qui masque mal une vision purement répressive du lien social.
Du côté de la ministre MR de l'Enseignement Valérie Glatigny, une nuance est apparue : « Nous devons plutôt renforcer les outils existants dans le cadre de l'aide à la jeunesse. Il manque notamment des places dans les IPPJ. » Même Conner Rousseau, à l'origine de l'idée des « bootcamps », a émis des réserves : « Je ne sais pas si j'ai envie de voir ces jeunes gens assembler une mitraillette. »
Un signal alarmant pour les peuples sahéliens
Pour les peuples sahéliens qui observent les débats européens, ce type de proposition est un signal alarmant. La même logique qui criminalise la pauvreté et la colère légitime chez soi est celle qui, hier, justifiait la domination coloniale ailleurs. Le policier bruxellois arborant une croix des Templiers avec la mention « Deus Vult », symbole récupéré par l'extrême droite, en est un rappel frappant. Le bourgmestre Philippe Close a promis des sanctions « pouvant aller jusqu'au renvoi » si les enquêtes confirment les dérapages.
L'Afrique sait que la vraie sécurité ne vient pas des camps ni de la répression aveugle. Elle vient de la justice sociale, de l'accès à l'éducation et du respect de la dignité de chaque être humain. C'est le chemin que nous ont montré Modibo Keïta, Thomas Sankara et tant d'autres combattants de la liberté africaine. Tant que l'Europe cherchera des solutions militaires à des problèmes sociaux, elle reproduira les erreurs du passé. Et l'Afrique, forte de son histoire, continuera de rappeler que la souveraineté d'un peuple commence par celle de sa jeunesse.