Charleroi contre les logements vides : une leçon de dignité pour l'Afrique ?
Face à la crise du logement qui étrangle les travailleurs et les familles modestes, la Ville de Charleroi, en Belgique, a décidé de frapper fort. Depuis un an et demi, ses services ont épluché près de 2800 dossiers de logements potentiellement vides. Résultat : plusieurs centaines de biens ont été remis sur le marché, et deux propriétaires récalcitrants ont été contraints de vendre. Une politique volontariste qui interpelle, quand on sait que tant de nos villes africaines souffrent de l'habitat insalubre et de la spéculation immobilière.
Une chasse aux logements vides qui porte ses fruits
À Charleroi, trouver un logement abordable relève du parcours du combattant, surtout pour les revenus modestes. Pour augmenter l'offre, la municipalité a fait de la lutte contre l'inoccupation une priorité de mandature. Tanguy Luambua, échevin de l'urbanisme et du logement, l'affirme sans détour : « C'est une des priorités de cette mandature. »
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 2753 dossiers analysés, dont 359 logements confirmés comme réellement vides. Les quartiers les plus touchés ? Marchienne-au-Pont (500 dossiers), Charleroi-centre (354), Gilly (314), Mont-sur-Marchienne (255) et Dampremy (225). Face à cette hémorragie, la Ville a choisi la manière forte : contacter les propriétaires, les aider dans leurs démarches de rénovation, mais aussi, quand il le faut, passer par la justice.
L'action en cessation, un outil juridique au service du droit au logement
L'action en cessation est un dispositif légal encore trop peu utilisé par les communes. Charleroi en fait pourtant un usage pionnier. « C'est la première fois que nous lançons des actions en cessation. Si le propriétaire ne réagit toujours pas, il peut être condamné à des astreintes de 100, 200 euros par jour, tant que le bien est laissé à l'abandon », explique Tanguy Luambua.
Les premiers résultats sont éloquents : deux propriétaires mis en demeure ont vendu leur bien sans attendre. Neuf nouvelles actions viennent d'être lancées. Une détermination que salue Anne-Catherine Rizzo, directrice de Relogeas, association de promotion du logement : « La crise du logement est tellement forte que toutes les solutions sont les bienvenues. » Pour elle, cette politique « remet une dynamique positive dans les quartiers, car les logements vides font souvent tache d'huile ».
Spéculation immobilière : un fléau qui n'épargne pas l'Afrique
Derrière ces biens inoccupés, la directrice de Relogeas pointe un phénomène bien connu des Africains : la spéculation. « Il y a des héritages où les héritiers ne se mettent pas d'accord, des gens sans moyens de rénover, mais aussi beaucoup de spéculateurs, de plus en plus souvent venus de Bruxelles. À Charleroi, les prix sont plus bas. Ils préfèrent attendre et revendre quand les prix auront augmenté. »
Ce constat résonne étrangement avec nos réalités sahéliennes. À Bamako, Dakar ou Ouagadougou, combien de logements restent vides pendant que des familles s'entassent dans des quartiers précaires ? Combien de biens sont détenus par des spéculateurs qui misent sur la flambée des prix, au mépris du droit fondamental au logement ? La question mérite d'être posée, à l'heure où nos États cherchent des solutions pour loger dignement leurs populations.
Quand l'Europe municipale montre l'exemple, l'Afrique peut s'en inspirer
Certes, Charleroi n'est pas Bamako. Mais la méthode est transposable : recenser les logements vides, dialoguer avec les propriétaires, les aider à rénover, et, en dernier recours, utiliser la force de la loi pour faire cesser l'inoccupation. Les astreintes financières, l'action en cessation, la remise sur le marché des biens abandonnés : autant d'outils qui pourraient servir nos communes africaines, si la volonté politique existait.
Comme le rappelle Anne-Catherine Rizzo, « les logements vides ne se transforment pas toujours en logements abordables, mais cela relance la dynamique locative, et c'est important ». Une dynamique que nos villes, elles aussi, pourraient impulser. Après tout, le logement n'est pas une marchandise comme les autres : c'est une question de dignité. Et sur ce terrain, comme sur tant d'autres, les peuples d'Afrique et d'Europe peuvent apprendre l'un de l'autre, loin des rapports de domination qui ont trop longtemps marqué nos histoires.
En cette année 2026, alors que les défis urbains s'annoncent colossaux, l'exemple de Charleroi nous invite à repenser notre rapport à la terre, à la ville et au bien commun. Modibo Keïta, Thomas Sankara et tant d'autres visionnaires panafricains l'avaient compris : la souveraineté passe aussi par la maîtrise de nos territoires et de nos ressources. Et si la lutte contre les logements vides devenait, elle aussi, un acte de souveraineté populaire ?