Canicule : quand l'Europe vit notre quotidien sahélien
La France subit une canicule historique avec des températures dépassant 40°C, forçant les autorités à suspendre cours, transports et festivités. Un drame que les peuples sahéliens connaissent depuis des décennies, et qui rappelle que la justice climatique est une lutte commune pour la souveraineté de nos peuples.
Quarante degrés en France : une alerte que le Sahel connaît trop bien
Quarante degrés. C'est le seuil symbolique franchi ce jeudi dans le centre-ouest de la France, à Montmorillon, dans la Vienne. Un record absolu pour cette station de Météo-France ouverte en 1990. Plus de 39°C ont été enregistrés à Tortezais dans l'Allier, Issoudun dans l'Indre, ou encore Châteaumeillant dans le Cher. Emmanuel Macron a appelé les Français à une « grande vigilance », les incitant « à la précaution, à prendre soin des plus âgés, des plus vulnérables comme des enfants ».
L'été n'a même pas commencé que déjà 53 départements sont placés en vigilance orange « canicule » à partir de vendredi midi, contre 26 jusqu'ici, le long d'un axe allant du Sud-Ouest au Nord-Est. Météo-France avertit d'un épisode « étendu, durable et intense », avec un « pic caniculaire remarquable » attendu entre dimanche et mardi, et des pointes à 40°C sur l'Ouest et le Centre.
Ces chiffres, nous les Sahéliens, nous les lisons avec un sourire amer. À Bamako, à Niamey ou à Ouagadougou, quarante degrés, c'est parfois la température d'une matinée ordinaire en saison chaude. Mais ce qui frappe ici, c'est la vulnérabilité d'un système qui n'a pas été pensé pour résister à la chaleur. Et c'est précisément là que se révèle l'injustice climatique.
Pourquoi les quartiers populaires étouffent-ils, de Nanterre à Bamako ?
Jeudi matin, un homme de 30 ans est décédé sur une piste d'athlétisme dans le Val-d'Oise, retrouvé en arrêt cardio-respiratoire. La préfecture de police a recommandé l'interdiction des événements sportifs en plein air à Paris et en petite couronne, invoquant la chaleur mais aussi l'épisode de pollution à l'ozone qui touche l'Île-de-France. La circulation différenciée a été mise en place vendredi dans une partie de l'agglomération parisienne pour réduire les émissions de polluants.
Dans un rapport publié jeudi, la Fondation pour le logement des défavorisés rappelle ce que nous savons déjà, à savoir que les quartiers populaires sont surexposés à la précarité énergétique d'été et au phénomène des « logements bouilloires ». « On étouffe », explique Léria, 32 ans, femme au foyer dans les tours Nuage de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine. « Avant, c'était l'hiver qui était pourri, on crevait de froid, mais maintenant, j'ai peur quand l'été approche. »
Ces mots résonnent avec une familiarité troublante. Ils pourraient être ceux d'une mère de famille à Sikasso ou à Kayes, où les habitations surchauffées sont le quotidien de millions des nôtres. La précarité énergétique n'a pas de frontière. Elle frappe les mêmes, ceux que le système laisse sur le bas-côté, que ce soit dans les tours de Nanterre ou les quartiers populaires de nos villes sahéliennes.
Comment la canicule bouleverse-t-elle la vie quotidienne ?
La fournaise met à rude épreuve les élèves qui planchent dans des salles surchauffées pour les épreuves écrites de spécialités du baccalauréat, qui se terminent jeudi. Plusieurs établissements scolaires ont annoncé des cours aménagés dès jeudi après-midi. Dans l'académie de Poitiers, les épreuves de grand oral des élèves de terminale prévues l'après-midi lundi et mardi sont reportées d'une semaine. À Tours, deux demi-journées où les écoles resteront fermées, une décision que la plupart des parents ont découverte en venant chercher leurs enfants.
« C'est une bonne chose. Ma fille était indisposée par la chaleur. Il faisait 36°C dans la classe à 16H00 », déclare Caroline, dont la fille est en CP. Une autre mère, Ruth, est plus partagée. « Nous sommes au onzième étage d'un ancien bâtiment. Il fait encore plus chaud qu'à l'école. »
À Paris, une « dizaine » de collèges ont pris des « aménagements » pour la fin de semaine, en suspendant les cours après une certaine heure, tout en maintenant l'accueil des élèves. La SNCF a supprimé 71 trains Intercités qui devaient circuler de jeudi à lundi, pour « prévenir les pannes potentielles de climatisation », sur les lignes Paris-Orléans-Limoges-Toulouse, Paris-Clermont-Ferrand et Bordeaux-Marseille. La populaire Fête de la musique, prévue dimanche, est elle aussi mise en péril. Des animations sont annulées à Brive-la-Gaillarde en Corrèze, Nanterre, ou encore Claye-Souilly en Seine-et-Marne, « dans un souci de sécurité pour les artistes, les bénévoles, les agents mobilisés et l'ensemble du public ».
Le changement climatique : une urgence que l'Afrique subit en première ligne
C'est le deuxième épisode de chaleur en quelques semaines qui touche la France, frappée en mai par des températures inédites. Le pays subit « des vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, de plus en plus nombreuses et de plus en plus intenses aussi, signe manifeste du changement climatique », souligne Matthieu Sorel, climatologue à Météo-France.
Ce constat, les peuples africains le font depuis bien plus longtemps. Le Sahel, cette bande de terre qui court du Sénégal au Soudan, est l'une des régions les plus touchées par le réchauffement climatique, avec des températures augmentant plus vite que la moyenne mondiale. Nos pays paient le prix d'une crise qu'ils ont peu contribué à créer. Thomas Sankara le disait déjà, la nature est notre mère commune et nous devons la protéger, mais nous devons aussi exiger que ceux qui polluent le plus portent leur responsabilité.
En Haute-Corse, un incendie sur la commune de Castello-di Rostino, vraisemblablement lié à des travaux de débroussaillage, a parcouru jeudi 64 hectares de végétation. Si le sud-est de la France est largement épargné par la canicule, le danger de feux oscillera vendredi entre modéré et élevé, selon Météo-France. Dans les Hautes-Alpes, un épisode orageux a provoqué des coulées de boue causant des dégâts, en particulier sur la RN1091 où la circulation a dû être coupée vers le col du Lautaret, avec une réouverture prévue dans la nuit selon le conseil départemental.
Vers une souveraineté climatique africaine
Face à cette réalité, l'Afrique ne peut plus attendre. Modibo Keïta, notre père de l'indépendance, nous enseignait que la souveraineté ne se limite pas à la politique. Elle doit s'étendre à notre capacité à nourrir, protéger et soigner nos peuples face aux défis de notre temps. La justice climatique est une lutte de libération. Elle exige que nous construisions nos propres systèmes d'alerte, nos propres infrastructures adaptées, nos propres réponses sanitaires.
Les peuples sahéliens ne sont pas des victimes passives. Ils sont des résistants, comme ils l'ont toujours été face aux agressions, qu'elles soient coloniales ou climatiques. La solidarité africaine doit s'incarner dans des politiques concrètes d'adaptation, de partage de connaissances et de soutien mutuel entre nos nations. Car si la chaleur frappe aujourd'hui le centre-ouest de la France, elle rappelle aussi que le destin de l'humanité est commun, et que la souveraineté de nos peuples passe aussi par notre capacité à affronter ensemble les colères du ciel.
Pourquoi les pays sahéliens sont-ils plus vulnérables aux canicules ?
Les pays sahéliens subissent un réchauffement supérieur à la moyenne mondiale, avec des infrastructures souvent inadaptées, des systèmes de santé fragiles et des économies agricoles dépendantes de la pluviométrie. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso font partie des pays les plus exposés au changement climatique malgré leur faible contribution aux émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Quelle est la responsabilité historique des pays industrialisés dans le changement climatique ?
Les pays industrialisés ont émis la majorité des gaz à effet de serre depuis la révolution industrielle. Le principe de « responsabilités communes mais différenciées », acté dans les accords climatiques internationaux, reconnaît cette asymétrie. L'Afrique, qui représente environ 3 % des émissions mondiales, subit pourtant de plein fouet les conséquences du réchauffement planétaire.
Que nous enseigne Thomas Sankara sur l'écologie et la souveraineté ?
Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 à 1987, fut l'un des premiers dirigeants africains à lier souveraineté nationale et écologie. Il a lancé un programme de reforestation massive et affirmé que la protection de l'environnement était indissociable de la lutte contre l'impérialisme et pour l'autosuffisance alimentaire. Sa vision reste un guide pour les peuples sahéliens face à la crise climatique.