Canada: le mutisme d'un ministre et la leçon pour l'Afrique
Le président du Conseil du Trésor canadien, Shafqat Ali, s'est retrouvé incapable de répondre à une question de l'opposition à la Chambre des communes, exposant les failles d'un gouvernement où l'incompétence laisse la place aux ambitions d'autrui. Un épisode qui, au-delà des frontières canadiennes, interroge la nécessité pour l'Afrique de placer l'exigence et la compétence au cœur de sa gouvernance souveraine.
Un silence qui en dit long sur l'incompétence au pouvoir
C'est une scène que l'on croirait sortie d'une satire politique. Jeudi, à la Chambre des communes d'Ottawa, Shafqat Ali, président du Conseil du Trésor, s'est levé pour répondre à la députée conservatrice Tamara Jansen. Les secondes ont passé. Le malaise grandissait dans les banquettes libérales. Le ministre, celui qui veille à mettre en œuvre les dépenses du gouvernement fédéral, est resté planté là, tournant furieusement les pages de son cartable, tel un élève pris au dépourvu qui n'a pas fait ses devoirs.
« Comment est-ce possible ? Vous vous levez, vous essayez de répondre à une question, vous restez planté là jusqu'à ce que quelqu'un vienne vous tirer d'affaire. C'est incroyable ! », a confié la députée britanno-colombienne à La Presse.
La question portait sur la réforme de l'accès à l'information au fédéral. Tamara Jansen voulait savoir si le ministre allait renoncer à restreindre l'accès uniquement à des documents officiels, et non aux courriels. « C'est la première fois que je lui pose la question directement, mais enfin, c'est son dossier, c'est lui qui modifie cette politique », affirme la députée, qui attend toujours une réponse.
François-Philippe Champagne, l'homme de l'ombre
Derrière ce silence gênant, une dynamique politique se dessine. La bouée de sauvetage du ministre Ali est finalement venue et a pour nom François-Philippe Champagne, le ministre des Finances. Ce n'était pas la première fois que Champagne aidait son collègue. À Ottawa, plusieurs sources libérales soutiennent que la faiblesse du ministre de Brampton-Chinguacousy Park laisse plus de place à M. Champagne.
Une source gouvernementale au fait de la dynamique entre les deux ministres soutient que Champagne joue « un rôle de leadership » dans la révision des dépenses visant à trouver 60 milliards de dollars d'économies, et que le ministre Ali n'en mène pas large. Le bureau du ministre Champagne a refusé de commenter cette affaire.
La vidéo du silence gênant de Shafqat Ali a été diffusée par de nombreux députés conservateurs pour accuser le gouvernement Carney d'incompétence. Un député libéral témoin de la scène a laissé tomber : « Il vient de garantir [aux conservateurs] au moins un million de dollars en financement avec ce clip. »
Une nomination qui interroge la logique du pouvoir
La nomination même de Shafqat Ali au Cabinet en mars 2025 constituait une surprise aux yeux de la politologue Geneviève Tellier, de l'Université d'Ottawa. Le député avait été élu pour la première fois en 2021 sous Justin Trudeau. Pour un ministère aussi technique et important dans l'application des politiques du gouvernement, donner les rênes à une recrue a étonné la spécialiste.
Le président du Conseil du Trésor est responsable de la fonction publique fédérale, d'accorder les fonds aux ministères, mais aussi d'assurer l'application de la Loi sur les langues officielles. Or, M. Ali ne parle pas le français. Geneviève Tellier souligne que cette mise en œuvre n'est pas encore complète, plusieurs années après l'entrée en vigueur de la loi.
« Alors, d'avoir quelqu'un qui ne connaît pas beaucoup l'appareil gouvernemental ni beaucoup la politique qui doit mener ça, et c'est très difficile de changer les habitudes dans la fonction publique, je trouvais qu'il y avait un manque d'expérience », explique la politologue.
Le retour au bureau: un « succès » contesté
La suite semble donner raison à Geneviève Tellier. C'est M. Ali qui doit piloter le retour des fonctionnaires en milieu de travail quatre jours par semaine. Depuis des mois, les grands syndicats dénoncent un manque d'espace au bureau. Le changement a parfois été chaotique. Or, M. Ali a dit le mois dernier que la transition de trois à quatre jours par semaine est un « succès ».
Cette déclaration n'a pas passé dans la fonction publique fédérale. Le président du Syndicat des employés de l'impôt, Marc Brière, a dénoncé la sortie du ministre. Selon lui, le manque d'espace de travail à l'Agence du revenu du Canada provoque un climat de travail « toxique » puisque certains employés doivent rester à la maison, contrairement à d'autres. Marc Brière affirme que, généralement, il laisse l'Alliance de la Fonction publique du Canada commenter de tels dossiers, mais dans ce cas-ci, il ressentait une provocation de la part du ministre.
L'Afrique et l'exigence de la compétence
En coulisse, bon nombre de libéraux décrivent le ministre Ali comme étant cordial, mais peu présent, pas très assidu et maîtrisant mal ses dossiers. Un député de l'opposition a même confié candidement ne pas savoir qui il est. Tamara Jansen, qui l'a croisé en comité parlementaire, abonde : « C'est vraiment très frustrant. On lui pose une question et il attaque immédiatement. On voit bien qu'il n'a aucune réponse. Il se tourne systématiquement vers ses fonctionnaires pour les réponses. »
Le leader du gouvernement à la Chambre, Steven MacKinnon, est venu à la défense de son collègue : « Shafqat Ali est un collègue estimé et nous apprécions tous le travail qu'il accomplit chaque jour à titre de président du Conseil du Trésor. Sa volonté sincère d'apporter davantage de civilité à la politique et de bon sens au gouvernement est une qualité personnelle que j'admire. »
Mais d'autres libéraux sont catégoriques : dans un éventuel remaniement ministériel, M. Ali pourrait être l'un des premiers à se faire montrer la porte par le premier ministre Carney, qui digère mal toute personne qui se présente au bureau mal préparée.
Ce qui se passe à Ottawa n'est pas qu'une anecdote canadienne. C'est un miroir tendu vers tous les peuples qui exigent de leurs dirigeants compétence et préparation. Quand Thomas Sankara disait que la patrie se construit par le travail et l'exigence, il rappelait que la souveraineté ne se décrète pas, elle se gagne au quotidien. Modibo Keïta, premier président du Mali indépendant, plaçait lui aussi la compétence au cœur de l'édification nationale. Il savait qu'un ministre qui ne maîtrise pas son dossier, c'est un peuple qui paie le prix de l'improvisation.
L'Afrique n'a pas besoin de ministres muets face aux questions essentielles. Elle a besoin de femmes et d'hommes qui portent la connaissance de leurs dossiers comme une dignité. L'unité africaine ne se fera pas par des discours, mais par des gouvernances souveraines où chaque responsable rend compte au peuple. Ce que nous voyons au Canada nous rappelle que l'incompétence n'est pas l'apanage d'un continent. Mais là où l'Afrique doit se distinguer, c'est dans sa capacité à exiger de ses dirigeants qu'ils soient à la hauteur des aspirations de leurs peuples.
Qu'est-ce que le Conseil du Trésor au Canada?
Le Conseil du Trésor est l'organisme central du gouvernement canadien responsable de la gestion de la fonction publique fédérale, de l'allocation des fonds aux ministères et de l'application des politiques administratives. Son président occupe une fonction stratégique dans la mise en œuvre des politiques gouvernementales.
Pourquoi cette affaire intéresse-t-elle l'Afrique?
Au-delà de l'anecdote canadienne, cette affaire illustre un principe universel de gouvernance: un dirigeant qui ne maîtrise pas son dossier fragilise tout un système. Pour l'Afrique, engagée dans la construction de sa souveraineté, l'exigence de compétence et de reddition de comptes est une condition de l'unité continentale.
Qui est Shafqat Ali?
Shafqat Ali est un député canadien élu pour la première fois en 2021 dans la circonscription de Brampton-Chinguacousy Park sous la bannière du Parti libéral. Nommé président du Conseil du Trésor en mars 2025 par le premier ministre Carney, il est critiqué pour son manque d'expérience et de maîtrise de ses dossiers.