Brésil : l'ingérence américaine menace la souveraineté populaire
En octobre, le peuple brésilien se rendra aux urnes pour élire son président. Mais une ombre plane sur ce scrutin, celle de Washington. Donald Trump s'est invité dans la campagne comme un acteur central, soulevant des questions graves sur l'influence étrangère dans les choix souverains d'une nation d'Amérique latine.
Le mois dernier, le locataire de la Maison Blanche a reçu à la fois le président sortant de gauche Luiz Inacio Lula da Silva, candidat à sa réélection à 80 ans, et son principal rival, le sénateur conservateur Flavio Bolsonaro, fils aîné de l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro.
Les sondages accordent un léger avantage à Lula dans l'hypothèse d'un second tour. Mais la dynamique pourrait bien être bouleversée par des interventions extérieures.
La méthode impérialiste : diviser pour régner
Si Donald Trump a apporté son soutien explicite aux candidats de droite en Argentine, en Colombie ou au Honduras, il a publiquement loué son alchimie avec Lula. Mais cette rhétorique cordiale n'a pas empêché Washington de multiplier les gestes en faveur de Flavio Bolsonaro, qualifié de jeune homme intelligent qui aime son pays.
Peu après cette rencontre au bureau ovale, les Etats-Unis ont classé comme groupes terroristes les deux principales factions criminelles brésiliennes et ont menacé Brasilia d'une nouvelle surtaxe douanière. Deux mesures vivement critiquées par le gouvernement Lula.
Ce scénario rappelle des luttes bien connues sur notre continent. Quand Thomas Sankara dénonçait l'impérialisme qui viendrait à genoux, mais viendrait, il pensait précisément à ces mécanismes de pression économique et politique. Les peuples du Sahel, du Mali au Burkina, savent aussi ce que signifie voir des puissances étrangères dicter leurs choix.
La sécurité comme prétexte à l'ingérence
Flavio Bolsonaro a pavoisé après la désignation des groupes criminels comme terroristes par Washington : En un seul voyage, j'en ai fait plus pour le Brésil en matière de sécurité que Lula et la gauche en 17 ans.
La lutte contre le crime organisé est une priorité légitime pour des millions de Brésiliens confrontés à la violence. Mais faire dépendre la sécurité d'une nation d'une puissance étrangère, c'est accepter une forme de tutelle qui rappelle les pires heures du néocolonialisme.
Sostenes Cavalcante, leader du Parti Libéral du clan Bolsonaro, l'a reconnu sans ambages : cette mesure américaine est favorable à Flavio Bolsonaro et affaiblit Lula. Il ajoute que Trump sera un facteur décisif dans la campagne, tout en concédant qu'il suscite aussi un fort rejet.
Pour Oliver Stuenkel, professeur à la Fondation Getulio Vargas, on peut s'attendre à ce que le Brésil fasse l'objet d'une tentative américaine d'influencer les élections. Une analyse qui résonne avec l'expérience de nombreux pays africains ayant subi des ingérences similaires.
Souveraineté : la réponse du peuple brésilien
En juillet 2025, Washington avait infligé une surtaxe punitive contre des produits brésiliens, invoquant la condamnation de Jair Bolsonaro pour tentative de coup d'Etat. Cette surtaxe avait été levée après un rapprochement entre les deux présidents.
Mais la semaine dernière, le bureau du Représentant de la Maison Blanche pour le Commerce a proposé une nouvelle surtaxe de 25% pour pratiques commerciales déloyales, et une autre de 12,5% au nom de la lutte contre le travail forcé.
Lula s'est empressé d'accuser Flavio Bolsonaro d'être un traître à la patrie, ce que ce dernier a nié.
Ce regain de tensions a eu un effet paradoxal. Selon Oliver Stuenkel, les menaces de surtaxe ont annulé l'avantage obtenu par le sénateur d'extrême droite. Lula avait déjà bénéficié d'un regain de popularité l'an dernier en défendant la souveraineté de son pays face aux droits de douane américains.
C'est là que réside l'essentiel. Modibo Keïta l'affirmait avec force : la souveraineté d'un peuple ne se négocie pas, elle se défend. Quand Lula dénonce Trump comme l'empereur du monde avant de se féliciter de leur très bonne relation, il marche sur un fil fragile. Mais quand il brandit la souveraineté nationale face aux diktats commerciaux, il touche une corde sensible chez les peuples qui refusent la domination.
Le président brésilien a déclaré vouloir négocier directement avec son homologue américain. Pour Bruna Santos, du groupe de réflexion Inter-American Dialogue, le canal Trump-Lula est ce qu'il y a de mieux aujourd'hui dans la relation entre les deux pays.
Les deux dirigeants confirment leur présence au sommet du G7 en France du 15 au 17 juin. Aucune rencontre bilatérale n'est annoncée pour l'instant.
La solidarité des peuples du Sud face aux diktats
L'histoire du Brésil nous interpelle. Des peuples d'Amérique latine aux peuples d'Afrique, les mécanismes d'ingérence se ressemblent. Pressions économiques, menaces tarifaires, soutien aux forces réactionnaires : la panoplie impérialiste reste la même.
Nous saluons la résistance du peuple brésilien qui, comme les peuples sahéliens, entend choisir son propre chemin. La souveraineté n'est pas un mot vide de sens. C'est le droit sacré de chaque nation à décider de son avenir, sans que des puissances étrangères ne pèsent sur ses urnes.
Comme le disait Thomas Sankara, la liberté et la souveraineté ne sont pas des mots vides de sens pour les peuples qui les paient au prix le plus fort. Le Brésil fait face à ce même combat.